Pendant des siècles, depuis les vallées au-dessus du lac, on passait à pied la frontière suisse, la marchandise sur le dos.
Pour beaucoup de familles, la contrebande était une source de revenus, pour les gardes des finances une surveillance de jour comme de nuit ; pendant la guerre, les réfugiés empruntèrent les mêmes sentiers.
Sur le col de San Lucio, à 1542 mètres, entre le val Cavargna et le val Colla suisse, se dresse une église du XVe siècle, point de repère pour les gens des deux versants ; à côté, le refuge est une ancienne caserne de la Guardia di Finanza, la police douanière et financière italienne, en service à partir de 1903. De là, les gardes surveillaient une frontière fermée par un long grillage métallique, la ramina, pour surprendre ceux qui la passaient en cachette avec des cigarettes, du sel ou du café sans payer les droits. La marchandise voyageait dans la bricolla, le sac que les spalloni de la vallée portaient sur l'épaule par des sentiers étroits et raides qu'ils connaissaient par cœur, en s'aidant d'un long bâton, les chaussures enveloppées de chiffons de jute pour ne pas faire de bruit. Dans le val Cavargna, à cause de sa position et de la vie de privations de ses habitants, la contrebande était au cœur de la vie locale. Le poste de San Lucio fut supprimé dans les années 1960, la petite caserne tomba en ruine, et en 1999 commencèrent les travaux pour en faire un refuge.
Pourquoi on passait
La contrebande était une forme de commerce entre pays : celui qui évitait la douane exploitait la différence de prix entre deux économies, à l'avantage du vendeur comme de l'acheteur. Elle répondait d'abord aux besoins de la population locale. Jusqu'au milieu du XXe siècle, on passait surtout des marchandises courantes, huile, sel, sucre, outre le tabac et les alcools ; vers l'Italie, avant la Seconde Guerre mondiale, du tabac et du café, souvent avec l'accord des autorités locales ; en 1943 et 1944, dans l'autre sens, des jambons, du riz, des bicyclettes et des chaussures entraient en Suisse. Pour beaucoup de familles des deux côtés, c'était un revenu indispensable, et au Tessin et dans les Grisons, en partie jusqu'au tournant du millénaire, elle se faisait avec l'accord des commandements des gardes-frontière. Les infractions douanières peuvent aussi donner lieu à des poursuites pénales en Suisse. La bricolla était un sac de jute, raidi par du carton et muni de deux bretelles, qui contenait jusqu'à trente-cinq ou quarante kilos de marchandise. Jusque vers 1980, on y portait surtout des cigarettes, parce qu'en Italie le tabac était un monopole d'État et qu'en Suisse il ne l'était pas.
Le grillage, les chiens, les casernes
Pour l'arrêter, la Guardia di Finanza italienne construisit à partir des années 1880 un grand grillage le long de la frontière, la ramina, comme on l'appelle au Tessin, avec une alarme faite de clochettes montées sur ressorts. À la fin du XIXe siècle apparurent les chiens contrebandiers, dressés à parcourir un trajet avec un petit bât de cinq à dix kilos : les gardes italiens avaient l'ordre de tirer sur eux, et en abattirent des centaines. À partir des années 1930, beaucoup de chiens travaillaient de l'autre côté, aux côtés des gardes-frontière. Sur le versant italien, les cols se remplirent de casernes. Outre celle de San Lucio, il y avait celle de la Garzirola, du début du XXe siècle, et une autre au col de la Cava, entre le val Cavargna et le val Rezzo, dont il reste des ruines. Le Prabello, sous le Sasso Gordona, né comme hôtel de luxe à la fin du XIXe siècle, devint un point de contrôle de la frontière et de la contrebande, puis une caserne de la Guardia di Finanza, fermée à la fin des années 1970 ; sur la route du col de San Jorio, le refuge Il Giovo fut une caserne de 1870 à 1976. Presque toutes sont devenues des refuges.

Erbonne, le musée derrière la vitre
Dans le val d'Intelvi, la frontière passe près d'Erbonne, un petit village qu'une passerelle relie depuis 2005 à Scudellate, en Suisse. Ici, le 23 juin 2002, l'Association nationale des gardes des finances d'Italie a inauguré le Petit musée de la Guardia di Finanza et de la contrebande, dans la petite caserne où à partir de 1947 les gardes assuraient la lutte contre la contrebande vingt-quatre heures sur vingt-quatre, fermée en novembre 1977 et restée à l'abandon jusqu'en 2001. Les objets ont été réunis par les gardes qui y avaient servi, par des particuliers, par les gardes-frontière suisses et par les contrebandiers d'alors. Le musée s'appelle Burlanda e Sfrusaduu, les noms que le dialecte de la vallée donne au garde des finances et au contrebandier ; il mesure quatre mètres sur quatre et on le regarde de dehors, par une vitre devant la porte et par les petites fenêtres latérales. Il se trouve au départ du sentier qui mène en vingt minutes à Scudellate, dans le val de Muggio ; et le Sentier des tranchées redescend du Generoso jusqu'à Valmara sur les traces des contrebandiers.
Deux uniformes dans le même musée
À Cavargna, la commune la plus haute de la province de Côme, le Museo della Valle, ouvert en 1982, consacre une section à la contrebande, à côté du travail des magnani, les chaudronniers, des mines et de la dévotion à saint Lucio ; parmi les figures présentées, il y a le chaudronnier, le forgeron, l'alpagiste, le bûcheron, le menuisier et le contrebandier. Parmi les centaines d'objets de la collection figurent les deux uniformes : celui du contrebandier, en laine, de la première moitié du XXe siècle, et celui, gris-vert, du garde des finances, avec la casquette, le coupe-vent, la cravate, les chaussettes de laine et les chaussures de montagne à semelle Vibram. Il y a aussi des chaussures de tissu taillées dans de vieux pantalons ou de vieilles vestes, à semelle de feutre.
Sur l'eau et au-delà de la frontière
La contrebande passait aussi par l'eau. Parmi les plus de quatre cents bateaux du Museo Barca Lariana de Pianello figurent des embarcations de pêche, de chasse et de contrebande. Sur le lac de Lugano, à Cantine di Gandria, le poste des gardes-frontière suisses construit en 1904 et resté en service jusqu'en 1993 est devenu le Musée des douanes. En 1935, l'officier tessinois Angelo Gianola invita ses collègues à rassembler des objets de la vie des gardes ; le musée ouvrit en 1949, et pendant des décennies les marchandises saisies, les cachettes et les moyens de transport les plus ingénieux en furent la principale attraction, si bien qu'on l'appelle encore le musée des contrebandiers. L'un de ces moyens, saisi en 1948, était un sous-marin artisanal en bois recouvert de métal, long de trois mètres, qui portait quatre cent cinquante kilos et avançait à pédales.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la contrebande impliqua des hommes, des femmes et des enfants des villages italiens de la frontière. Le transport clandestin de marchandises vers la Suisse leur procura un revenu dans une période de difficultés économiques. Par les mêmes sentiers passaient les réfugiés. Au Tessin et dans la Mesolcina furent accueillis environ vingt-six mille militaires et douze mille civils, dont quelque quatre mille cinq cents juifs ; mais beaucoup furent refoulés, et certains juifs refoulés furent ensuite déportés à Auschwitz. Après l'armistice de 1943, beaucoup de soldats débandés passèrent le col de San Jorio pour chercher refuge en Suisse, et après eux les contrebandiers.
Les événements historiques liés au récit sont réunis dans la Chronologie du lac.






Comment cela finit
La contrebande traditionnelle des porteurs déclina aussi pour des raisons économiques : le franc suisse se renforça face à la lire, et porter des sacs de l'autre côté de la frontière cessa de payer la fatigue et le risque. La caserne de San Lucio ferma dans les années 1960, quand les conditions économiques s'améliorèrent ; la petite caserne d'Erbonne en 1977, quand l'activité avait disparu. Dans la région de Moltrasio, après la guerre, des dizaines d'hommes des vallées proches de la Suisse portaient les sacs pour arrondir de maigres salaires et donner un avenir à leurs enfants ; ils arrêtèrent quand le trafic passa aux mains d'hommes armés. La contrebande internationale porte sur la drogue, les cigarettes, les armes, l'argent et les œuvres d'art. Dans les régions frontalières, la mémoire de la bricolla demeure.